Bakma, un film d’horreur qui pousse à la réflexion
Avec Bakma, Abdelhamid Bouchnak revient au cinéma de genre et signe une œuvre dérangeante sur la maltraitance animale en Tunisie. Boudé par une partie du public, le film cache pourtant, derrière ses codes horrifiques, un propos d’une rare densité.
Le retour du maître tunisien de l’horreur
Abdelhamid Bouchnak n’en est pas à son coup d’essai dans le cinéma de l’effroi. Son premier long métrage, Dachra, réalisé en 2018, avait reçu un accueil critique enthousiaste avant sa sélection à la Semaine internationale de la critique de la Mostra de Venise. Avec Bakma, le réalisateur creuse le même sillon et assume pleinement sa culture du genre. Le film multiplie les clins d’œil aux classiques de l’horreur, reflet d’un cinéaste nourri par ce répertoire depuis ses débuts.
Yassine, une silhouette sans visage
Au centre du récit se tient Yassine, un personnage que le spectateur ne découvre jamais vraiment. La caméra ne montre que sa carrure, une présence massive et inquiétante qui hante chaque séquence. Ce choix de mise en scène entretient le malaise tout au long du film. Le seul moment où son visage apparaît enfin constitue l’une des scènes les plus marquantes : Yassine se greffe la tête d’un chien noir à la place de la sienne. L’image, aussi brutale que symbolique, scelle la fusion entre l’homme et l’animal martyrisé.
La cause animale au cœur du récit
Derrière l’horreur, Bakma aborde un sujet de société brûlant en Tunisie : l’abattage des chiens errants par des agents de l’État. Les autorités justifient ces opérations par la nécessité de limiter la prolifération des animaux dans les rues. L’équipe du film défend un message clair : la brutalité envers les chiens ne constitue en rien la solution espérée. Le choix du registre horrifique sert précisément ce propos, car il renvoie au spectateur la violence infligée aux bêtes sans défense.
Des messages subliminaux à chaque scène
Le film ne se limite pas à la seule cause animale. Plusieurs thèmes se glissent en filigrane, à commencer par la liberté de la presse, incarnée par le personnage du journaliste. Ce dernier offre d’ailleurs l’un des clins d’œil les plus savoureux du film : il fredonne la célèbre mélodie associée à Jason Voorhees, figure emblématique de la saga Vendredi 13. Ce détail illustre la manière dont Abdelhamid Bouchnak dialogue avec ses références sans jamais tomber dans le simple hommage.
Des personnages façonnés par leur destin
Chaque protagoniste de Bakma porte une trajectoire riche de sens.
Yassine, le persécuté devenu persécuteur. Le personnage incarne la figure de la victime qui retourne la violence subie contre ses bourreaux. Sa métamorphose interroge le cycle de la brutalité et ses conséquences.
Aziz Jebali, le policier enquêteur rattrapé par son vice. L’acteur campe un policier chargé de l’enquête, un homme qui perd tout ce qui lui est précieux à cause d’une faiblesse personnelle. Sa chute rappelle que nul n’échappe au prix de ses propres failles.
Le journaliste, vivant sans vivre. Il figure parmi les rares victimes épargnées par le récit. Pourtant, il ne fait plus que respirer : son corps survit, mais son existence réelle s’est éteinte. Cette mort symbolique résonne comme un commentaire amer sur le sort réservé à la parole libre.
Un twist final qui ouvre la voie à une suite
Le dénouement réserve une révélation de taille : les intentions malveillantes du personnage principal apparaissent enfin au grand jour. Ce retournement modifie la lecture de l’ensemble du film et laisse planer la possibilité d’une suite. Le spectateur quitte la salle avec une certitude troublante : ceux qui semblent vulnérables peuvent révéler une cruauté sans limite.
Un film mal-aimé qui mérite une seconde lecture
À sa sortie, Bakma a essuyé de sévères critiques de la part de nombreux cinéphiles. Certains spectateurs ont même déclaré regretter le prix de leur billet. Ce jugement hâtif passe pourtant à côté de l’essentiel. Chaque scène du film recèle un message qui invite à la réflexion, sur la condition animale, la liberté d’expression ou la frontière ténue entre victime et bourreau. Bakma ne se regarde pas comme un simple divertissement horrifique : il se décrypte. Et c’est sans doute dans cette exigence que réside toute sa singularité.