Jacaranda au Festival international de Hammamet : Quand un centre d’appels devient le miroir d’une génération en quête de salut
Dans sa pièce « Jacaranda », présentée mercredi 5 août 2026 dans le cadre de la 60e édition du Festival international de Hammamet, le metteur en scène Nizar Saïdi ouvre un monde traversé par davantage de questions que de réponses. Au sein d’un centre d’appels se dévoilent progressivement les histoires de personnages épuisés par l’attente, accablés par des rêves différés et désorientés par les transformations qu’a connues la société tunisienne ces dernières années. Le spectacle fait de ce lieu ordinaire le point de départ d’une réflexion sur une génération en quête de sens, confrontée à la pression professionnelle, à la fragilité des relations humaines et à l’absence de perspectives claires.
L’action de « Jacaranda » se déroule à la fin des années 2010. Des personnages marqués par l’attente et le poids de leurs aspirations inaccomplies évoluent entre un passé qui les retient et un présent qui accentue leur désarroi. Tous recherchent une issue susceptible de donner un autre sens à leur existence. Le centre d’appels devient ainsi une représentation miniature d’une société où se croisent les trajectoires d’individus issus d’une génération façonnée par les crises et les mutations, qui tente de construire un nouveau récit dans une réalité reproduisant sans cesse les mêmes interrogations.
La distribution réunit plusieurs diplômés de l’École de l’acteur, parmi lesquels Anis Kammoun, Thaweb Laïdoudi, Helmi Khelifi et Mohamed Arafet Guizani. Ils partagent la scène avec Hammouda Ben Hassine, Assala Khouass et Hasnaa Ghannem, ces deux dernières étant diplômées de l’Institut supérieur d’art dramatique de Tunis.
Cette création est une production du Théâtre National Jeune, rattaché à l’Établissement du Théâtre National Tunisien. Elle marque une nouvelle collaboration entre l’auteur et critique théâtral Abdelhalim Messaoudi et le metteur en scène Nizar Saïdi, après leur première expérience commune dans la pièce « Égarés », en 2021. Pour cette deuxième rencontre, le duo poursuit son travail autour de l’être humain, placé au cœur du récit, tout en élargissant sa réflexion aux rapports entre l’individu, son environnement, sa mémoire et les transformations récentes de la société tunisienne.
Le centre d’appels devient un lieu condensant une situation sociale et psychologique fragile et fragmentée. Bien qu’issues de milieux différents, les figures dramatiques se retrouvent confrontées aux mêmes incertitudes et partagent une incapacité commune à envisager clairement leur avenir. La pièce aborde la précarité sociale, la pression professionnelle, le chômage déguisé, l’émigration perçue comme une voie de salut et l’inégalité des chances. Elle évoque également les relations sentimentales contrariées par les écarts de classe et les divergences culturelles. L’œuvre interroge enfin l’influence de la violence matérielle et symbolique sur la conscience des personnages et leurs rapports aux autres, dressant le portrait d’une génération qui tente de préserver un espoir progressivement érodé par une réalité instable.
Le choix du titre « Jacaranda » porte plusieurs significations symboliques. L’arbre ainsi nommé est connu pour la beauté de ses fleurs violettes, mais cette splendeur s’accompagne d’une fragilité qui l’expose aux variations de son environnement. Cette dualité se retrouve chez les personnages, qui cherchent à maintenir leur équilibre malgré leurs fractures intérieures. Le titre anglais, « Call Center Tragedy », oriente quant à lui la lecture vers le lieu de l’action, où une activité professionnelle quotidienne devient le cadre d’une tragédie contemporaine mêlant vulnérabilité individuelle et sentiment collectif de perte d’espoir.
Le texte laisse les personnages se révéler progressivement aux spectateurs. Chacun possède son passé, ses blessures et ses désillusions, mais leurs destins se croisent dans un lieu commun. Ils apparaissent alors comme les fragments d’une histoire plus vaste, dépassant les limites de leurs expériences personnelles. À travers cet entrelacement, la pièce construit une trame dramatique dans laquelle se confondent les temporalités, les souvenirs et les inquiétudes, invitant le public à reconstituer lui-même le récit.
La dramaturgie repose sur un équilibre manifeste entre les dialogues et les monologues. Les échanges dévoilent les relations entre les personnages et font progresser l’action, tandis que les prises de parole individuelles ouvrent une fenêtre sur leur intériorité. Elles permettent de comprendre ce qui demeure tu lors des confrontations directes. Le spectacle conserve ainsi un rythme maîtrisé pendant près de deux heures, grâce à une succession de scènes dont l’intensité dramatique augmente progressivement jusqu’aux moments culminants.
Le texte intègre également plusieurs références aux œuvres de Shakespeare, notamment à la relation entre Hamlet et Ophélie, transposée dans une réalité tunisienne contemporaine. La relation amoureuse devient un moyen d’interroger les inégalités sociales, la diversité des références culturelles et les différences entre les milieux auxquels appartiennent les personnages. La pièce engage ainsi un dialogue avec le patrimoine théâtral mondial tout en maintenant un ancrage profond dans son contexte local.
La langue constitue l’un des principaux outils dramaturgiques du spectacle. Le texte adopte un lexique marqué par la dureté, la violence et la rupture. Ces mots ne servent pas uniquement à décrire les conflits entre les personnages. Ils expriment également les tourments intérieurs qui les traversent. Leur récurrence accentue le sentiment d’égarement et de perte de sens, tandis que la violence s’inscrit progressivement dans le langage quotidien qui définit les rapports des personnages entre eux et avec eux-mêmes.
Cette orientation est renforcée par une scénographie fondée sur la sobriété des éléments et la densité des significations. Le panneau « Exit » constitue le symbole visuel le plus présent du spectacle. Sa couleur varie entre le rouge et le vert selon la situation dramatique. Le rouge évoque l’impasse et l’étouffement, tandis que le vert suggère la possibilité d’une sortie, sans toutefois garantir qu’elle puisse être atteinte. L’indication habituellement associée au secours devient alors un élément accentuant le sentiment d’enfermement sur scène.
Le nom « Tanit Call Center », attribué au centre d’appels, figure également parmi les choix significatifs du spectacle. Il renvoie à Tanit, l’une des principales figures de la civilisation carthaginoise, traditionnellement associée à la protection, à la fécondité et à la maternité. Ce symbole historique apparaît toutefois dans un contexte commercial et professionnel. Ce déplacement ouvre la voie à plusieurs interprétations sur les rapports entre le passé et le présent, ainsi que sur la manière dont les symboles quittent leur contexte culturel d’origine pour intégrer les usages quotidiens, au risque de perdre une partie de leur signification première.
Le spectacle ne se limite pas aux références locales. Certains costumes portent l’influence de l’esthétique théâtrale asiatique, tandis que des éléments de l’imaginaire populaire tunisien sont également convoqués, notamment à travers les références au saint Sidi Ali Ben Ibrahim et aux représentations liées aux saints protecteurs dans la mémoire collective. Ces différentes sources s’intègrent dans une mise en scène qui recherche un langage théâtral inspiré des multiples expressions du patrimoine oriental, sans se détacher de la réalité tunisienne actuelle.
Cette démarche se manifeste aussi dans une écriture éloignée de toute emphase oratoire. Les images de brutalité, de fracture et de menace y occupent une place récurrente. Leur présence dépasse la description des affrontements entre les personnages et traduit les transformations de leur regard sur eux-mêmes et sur les autres. La violence devient ainsi une composante ordinaire de leur existence.
La 60e édition du Festival international de Hammamet se poursuit jeudi 6 août 2026 avec le chanteur libanais Melhem Zein, considéré comme l’une des voix majeures de la chanson arabe contemporaine.
Communiqué de presse