À Tunis, cinq photographes redessinent la carte de l’intime
Il y a des expositions qui se contentent d’accrocher des images aux murs, et d’autres qui interrogent ce que voir veut dire. Where Memory Takes Place, ouverte le 26 juin au B7L9 Art Station, appartient à la seconde catégorie. Réunissant cinq photographes femmes venues du Maghreb et du Machrek, elle fait du déplacement, de l’absence et de la quête d’un abri sûr la matière même d’un regard documentaire renouvelé.
Derrière le commissariat, on trouve Thana Faroq, photographe et autrice yéménite-néerlandaise dont l’œuvre tourne depuis des années autour de la migration et de la reconstruction de soi. Son choix ne tient pas du hasard : chacun des cinq projets exposés prolonge, à sa manière, cette obsession du foyer perdu et reconstruit.
Le fil rouge tient en une question simple, mais rarement posée ainsi : comment les femmes habitent-elles des espaces que l’histoire a façonnés sans leur demander leur avis ? Une artiste suit la traque d’un refuge entre Istanbul, Bagdad et la Syrie. Une autre traque la présence presque effacée des femmes dans la Tunisie urbaine, rurale et domestique. Une troisième s’installe dans un campement saisonnier du désert, là où l’intimité se mêle au travail que personne ne voit. Une quatrième renverse les règles du jeu en repensant la photographie par le toucher et le son, à travers l’expérience de la cécité. La dernière fouille les lettres et les archives d’une famille pour reconstituer une perte qui se transmet, de l’Arabie saoudite au Liban.
Ces projets ne sont pas tombés du ciel. Ils sont le fruit de plusieurs mois de mentorat dans le cadre de Her Lens: Resilience and Reflection, un programme régional qui accompagne dix photographes documentaires par des bourses, du suivi et des espaces d’exposition. Une mécanique discrète, mais déterminante, dans une région où les financements pour la création photographique féminine restent rares.
Sur les murs, cinq noms : Amal Moutaouakil (Maroc), Amera Elnaal (Libye), Lamees Koujan (Syrie), Rola Khayyat (Liban) et Syrine Barouni (Tunisie). Cinq territoires, cinq mémoires, une même volonté de re-regarder ce que l’on croyait connaître.
La soirée d’ouverture ne s’est pas arrêtée à l’accrochage. Thana Faroq a guidé le public à travers les œuvres, avant de céder la place à Emyt, projet audiovisuel solo du Tunisien autodidacte Jasmin Chebil. Là, le black metal et la mythologie germanique se croisent pour transformer le folklore en un alter ego sonore mouvant — un pas de côté qui prolonge, autrement, le thème de la mémoire et de l’identité.
Le programme est porté par la Candid Foundation, financé par le ministère fédéral allemand des Affaires étrangères et mené en collaboration avec la Kamel Lazaar Foundation. Where Memory Takes Place reste à découvrir au B7L9.